La drogue au coeur du conflit au Mali

Le trafic de drogues joue un rôle clé dans la crise au Mali. Et il ne concerne pas que les « narcoterroristes », comme on surnomme désormais les islamistes armés au Sahel. Le haschich et la cocaïne ont irrigué bien au-delà de ces mouvements, suscitant des complicités et des passerelles inattendues...

      Combattants du MUJAO à Gao, au nord du 
       Mali, en novembre 2011 (crédit: AFP)

C’était il y a quelques semaines dans un reportage de l’émission Envoyé spécial, sur la chaîne de télévision française France 2. Un jeune homme amputé d’une main par des extrémistes islamistes pour vol à Gao, dans le nord du Mali, décrivait son calvaire. Au détour de son récit, il précisait notamment comment ses bourreaux l’avaient anesthésié avec de la cocaïne avant de lui faire subir ce châtiment odieux.

Officiellement, ce sont des islamistes purs et durs, rejetant logiquement les drogues comme « haram » (péché), qui combattent au nord du Mali. Or, on sait depuis déjà longtemps que certains hauts responsables de ces mouvements armés sont impliqués dans des trafics en tout genre auxquels ils se livrent ou contribuent par une offre de logistique depuis des années (cigarettes, haschich et, plus récemment, cocaïne).

Au mois de septembre, plusieurs sources nous ont signalé l’interception par des combattants du MNLA (Mouvement national pour la libération de l’Azawad) d’un convoi de voitures tout terrain du MUJAO (Mouvement pour l’unicité du Jihad en Afrique de l’Ouest) transportant de la cocaïne. Difficile à vérifier. Difficile aussi de savoir ce qu'est devenue cette cargaison. A-t-elle été détruite, comme nous l'a affirmé la main sur le coeur une source au sein du MNLA? Ou bien a-telle été remise sur le marché par ce mouvement rebelle touareg ? Difficile à vérifier. D’après nos informateurs en tous cas, certains responsables ou personnalités proches du MUJAO sont intimement liés au trafic de drogue au Mali.

Une « vieille » histoire?

Le fait que la cocaïne transite par cette zone, en provenance d’Amérique latine, pour rejoindre les rivages de la Méditerranée, ne date pas de la partition du Mali, en avril 2012. Dès 2007, lors d’une enquête à Bamako, nous avions constaté que ce pays était devenu une plaque tournante de la cocaïne, arrivant de Colombie, notamment via la Guinée-Conakry, avant de repartir vers l‘Europe. Mais nous étions loin d’imaginer l’ampleur du phénomène. C’est la découverte, en novembre 2009, d’un Boeing 727-200 ayant transporté plusieurs tonnes de poudre blanche qui l’a révélé au grand jour. Cette affaire a aussi démontré les complicités qui existaient à Bamako dans certains cercles du pouvoir, de l’armée et de la douane. En janvier 2012, Mohamed Ould Awaïnatt, un riche homme d’affaires de Gao soupçonné d’être impliqué dans le trafic et incarcéré dans l’affaire « Air Cocaïne », avait été libéré. L’ordre venait du pouvoir de l’ex-président Amadou Toumani Touré, qui comptait sur Ould Awaïnatt pour lever des milices chargées de contenir l’avancée des rebelles du MNLA et leurs alliés. L’homme aurait depuis rejoint le MUJAO. Entre-temps, Miguel Angel Devesa, un ancien policier espagnol ayant joué un rôle central dans l’affaire de l’avion, a lui aussi été libéré, ainsi que la plupart des autres personnes incarcérées dans cette affaire.

Selon un document confidentiel circulant dans les milieux diplomatiques et que nous avons pu consulter, d’autres personnalités importantes de la tribu lamahr à laquelle appartient Ould Awaïnatt sont mêlés à ce trafic. D’après ce document, un ancien ministre de l’ex-président ATT lié au MUJAO et au blanchiment d’argent du crime organisé a vécu un temps réfugié à Dakar. Les « barons » liés à cette mouvance auraient corrompu une bonne partie de la machine sécuritaire grâce à la complicité « d’un commandant des douanes introduit auprès des chancelleries occidentales ».

Il y a quelques jours, la justice malienne a finalement lancé des mandats d’arrêts pour narcotrafic contre une brochette de personnalités. Parmi ces personnalités, ont trouve Baba Ould Cheikh, maire de Tarkint, soupçonné d’avoir trempé dans l’affaire « Air Cocaïne », Mohamed Ould Ahmed Deya dit Mohamed « Rouggy », un homme d’affaires de Gao, Mohamed Ould Sidati (maire de Ber), Adinadji ag Abdallah (maire de Aghelhock) et, à nouveau, Mohamed Ould Awainatt.

AQMI et la drogue

Les soupçons quant au rôle joué par des combattants d’AQMI dans l’escorte de convois de cocaïne ont également été évoqués à plusieurs reprises avant la crise actuelle. Le document confidentiel que nous avons pu consulter évoque, par exemple, des liens entre la Katiba d’Abou Zeid, à l’époque principal chef d’Aqmi au nord, et un groupe de narcotrafiquants d’origine berabich de la zone de Tombouctou. Un groupe communément appelé localement « les Colombiens ». Chacun de ses « barons » aurait, indique le document, constitué une équipe d’hommes armés pour assurer l’acheminement sécurisé de cargaisons de drogue.

Autre exemple cité: la katiba de Amhada Ag Mama, alias Abdou Karim Targui, qui a rejoint un temps Iyad Ag Ghali du mouvement Ansar Eddine, avec des touaregs et des arabes maliens. Ils auraient été en partie financés par des trafiquants de drogue. La plupart des barons de la drogue de Kidal, à l’extrême nord du Mali, résideraient en Algérie où ils ont bénéficié de l’Amnistie accordée aux repentis des groupes djihadistes, indique le document confidentiel.

Ces groupes étaient renforcés par des « bandits d’origine kounta qui assurent l’escorte des convois de drogue ou d’armes » et imposaient des droits de péage partagés avec Aqmi et Ansar Eddine. En d’autres termes, comme on peut le lire dans le document confidentiel, « ces factions fonctionnent essentiellement grâce à l’argent des rançons et au trafic de drogue ».

Du haschich à la cocaïne

Ce développement du trafic de haschich marocain et de cocaïne colombienne a été facilité par celui, préalable, du trafic de cigarettes et de migrants dans la région. « Cela a érodé le système douanier en raison de la corruption et de la collusion entre les contrebandiers et des officiels », écrit Wolfram Lacher, auteur d’une passionnante étude publiée en septembre 2012 par la fondation Carnegie (Organized Crime and Conflict in The Sahel Sahara Region, Carnegie Endowment for International Peace).

« Deux flux se sont développés rapidement. Depuis 2005, environ, celui de la cocaïne sud-américaine vers l’Europe, notamment à travers la Lybie et l’Egypte; celui de la résine de cannabis marocaine vers la Libye, l’Egypte et la péninsule arabique, détaille-t-il. Cette croissance s’explique par la hausse de la demande en Europe et au Machrek, de même que par le renforcement des contrôles le long de la frontière algéro-marocaine, le long des côtes de l’Espagne et des îles Canaries, ainsi que dans les aéroports européens, qui ont fait des routes traversant la région peu contrôlée du Sahel une zone attractive pour les trafiquants ». Selon lui, le commerce du cannabis est dominé dans la région par des Marocains, des Sahraouis et des Mauritaniens, de même que des officiers de l’armée algérienne, jusqu‘à ce qu’il arrive au nord du Mali. A travers le Mali et le Niger, poursuit-il, le haschich est transporté essentiellement par des réseaux arabes maliens ayant des liens tribaux ou familiaux en Mauritanie et au Niger. Dans certains cas, des trafiquants sahraouis ayant des liens étroits avec le Polisario transporteraient de la cocaïne durant leur voyage retour du Mali. Le haschich et la cocaïne sont, selon cet expert, ensuite réexportés du Mali par la Libye et l’Algérie vers l’Europe à travers les Balkans ou transportés vers l’Egypte et Israël. Une autre route passe par le Tchad et le Soudan vers la péninsule arabique.

Selon cet expert, des complicités existent certes au Mali, mais également dans d’autres pays de la région. « En Mauritanie, les dernières années du régime du président Maaouya Ould Sid’Ahmed Taya (1984-2005) ont vu l’implication à un haut niveau de responsables sécuritaires et d’hommes d’affaires, souligne-t-il. Mais le nouveau président Mohamed Ould Abdel Aziz suscite la perplexité. Certains incidents ont attiré l’attention, notamment la décision du président de réduire les peines de prison de cinq personnes condamnées pour trafic de cocaïne en février 2011 et la décision inexplicable de la Cour d’appel de Nouakchott de libérer 30 trafiquants condamnés en juillet 2011. » Même soupçon sur le Niger. Pour l’auteur de l’étude: « Le fait que les saisies de cargaisons d’armes et de drogue sont rares dans le nord du Niger, qui est un point majeur de transit, ne peut être expliqué seulement par le manque de moyens des forces nigériennes de sécurité. Au moins dans certains cas, le gouvernement a fermé les yeux sur le trafic d’armes et de drogue pour préserver la stabilité dans le nord ».

Aux dernières nouvelles, confie un ancien diplomate et expert de la sécurité au Sahel sous couvert d’anonymat, le trafic et les affaires liant des officiels aux organisations criminelles continuent dans la région, même si l'intervention militaire française et ouest-africaine a forcément perturbé certaines des filières de la drogue.

Billet modifié le 12 février

_______________________________________________

Si vous souhaitez partager ce billet, merci de ne pas copier-coller. Renvoyez svp vos lecteurs vers ce blog.
 

6 Commentaires

Le mujao est le plus violent des groupes armés du nord du Mali. Outre les attentats, le MUJAO a enrolé de force des enfants pour en faire des enfants soldats. Le Mujao prône l'amputation des voleurs. Ces hommes sont des terroristes, des trafiquants mais pas des musulmans comme ils le disent.

Ceux qui se disent défenseurs de la charia baignent dans le trafic de drogue. Les armées française et malienne et les troupes africaines font bien d'intervenir pour déloger ces islamistes, dealers et trafiquants de stupéfiants du territoire malien. Puisque les ramifications du circuit attachent de hauts responsables maliens, cela demande un autre moyen pour éviter au Mali comme la Guinée-Bissau de devenir un narco-Etat.

Votre article m'intéresse beaucoup et il confirme un point de vue que je tiens depuis longtemps. Nous voyons actuellement au Mali une situation qui s' y déroule, en tant que ailleurs dans le monde. Le pouvoir et la richesse de ces reseaux narcotrafiquants ont accru à une telle étendue, qu' ils ont maintenant la capabilité de déstabiliser des pays ou des régions entières. Au Mexique un quasi état de guerre existe au nord du Mexique qui s' opposent les trafiquants et les authorités au sein des provinces qui sont contigués aux États-Unis. Le transport des drogues en sous-marins pour éviter les controles des douanes et de la police. Enfin on est témoin des cadres qui prétendent de faire le travaille de Dieu en amputant les mains de la jeunesse de Gao. Au même temps leurs hautes responsibles sont impliqués dans la logistique des drogues moyennant un payage. Je soupçonne qu'il y ait des pays même qui se sentent trop faible de intervenir en raison de leur instabilité. La consequence de telle activité? De nos jours il y a beaucoup de locations dans nos cités où il est plus facile de commander un paquet des drogues à emporter, qu' un pizza. je crois que nous soyons arrivé au point où nous devrions considèrer légaliser les drogues. Au lieu de sécurité, on dépense les resources à l'education pour mieux atteindre les objectifs

Ce sont les éléments de l'actuel MNLA qui ont commencé avec le trafic de drogue au Nord du Mali. Après il y'a eu conflit d'intérêt avec les djihadistes étrangers. Les éléments du MNLA voulait négocier à la hausse leur commission sur l'argent de la prise des otages qu'ils enlevaient et vendaient à AQMI et sur le droit de passage qu'ils accordaient aux narco-djihadistes. Allez voir les chateaux construits à Kidal et les troupeaux luxuriants élevés en plein désert par les soi-disant "combattants touareg". Le combat du MNLA n'a rien à avoir avec celui mené par les touareg en 1963 et 1990. C'est un bluff hélas qui a emballé beaucoup d'européens qui ne tarderont pas à s'en rendre compte. la France de François Hollande en venant au Mali a compris beaucoup de chose, et, c'est pourquoi elle mène cette guerre juste pour déterminer la vérité au Sahel.

Permettez moi de donner moi point de vu sur la situation des drogues dans le sahara nous entant qu'acteur de la société civile intervenant dans la lutte contre la drogue nous avons dénoncé le comportement de certains responsables au sommet de l'état ayant en charge la lutte contre la drogue,malgré toutes les dénonciations ces barons n'accorde aucune importance dans la lutte contre ce phénomène.nous demandons aux responsables politiques de prendre en compte la lutte contre la drogue dans les priorités du gouvernement pour éviter de subir les mêmes problèmes que le Mali merci

Malheureusement, les autorités de la transition n'arrivent pas jusqu'à présent de se rendre compte de ce danger, de cette menace qu'est la drogue au Mali. La seule unité créée au landemain de l'affaire "Air cocaïne" en Avril 2010 et spécialisée dans la lutte contre le trafic des stupéfiants n'est même pas dans le minimum de conditions à combattre les petits consommateurs de chanvre indien dans les rues de Bamako. Cette structure denommée Office Central des Stupéfiants (OCS) rattachée au MSIPC manque de tout pour faire face à cette menace (pas d'armes, pas de véhicules, pas de matériels de sureté, pas de primes de reseignement). Les autorités transitoires du Mali doivent faire face à leur responsabilité pour qu'elles ne soient elles aussi taxées de connivance avec les narcoterroristes.